Hauts lieux de légendes en Normandie

« Hauts lieux de légendes en Normandie ».- Paris : Éditions Jean-Paul Gisserot, 2011.- 128 p.

La Normandie possède une très riche tradition légendaire. Ses monuments les plus fameux sont peuplés d’anges ou de saints protecteurs luttant sans fin contre des démons orgueilleux. Lutins, créatures fantastiques, fantômes mélancoliques hantent ruines et marécages, landes ou forêts et la terre n’oublie rien des hauts faits de ses anciens ducs.

Nous avons réuni ici quelques-unes des plus belles histoires fabuleuses de la province aux léopards, avec la volonté de présenter les lieux qui les ont vues naître. Le plaisir de conter s’est  mêlé à celui de montrer que partout ces légendes ont laissé leur empreinte, témoignant qu’il existe un lien ténu entre passé et présent, rêve et réalité.

 

« Une légende est le mortier surnaturel d’une cathédrale, le terreau merveilleux d’une hêtraie, la tourbe féérique d’un marécage. »

 

L’avis de Paris-Normandie : « C’est un petit livre qui va faire le bonheur de beaucoup de gens : tous ceux qui aiment la littérature, les vieilles histoires et les légendes, les amoureux du patrimoine normand, les passionnés d’histoire, les conteurs, les enseignants, les romantiques, les enfants et les grands enfants [...] un beau voyage à travers les siècles. »

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Extrait de l’ouvrage :

La légende du moine copiste

 

Certains chantent de nos jours que « le travail c’est la santé », mais au Moyen Âge, on pensait aussi qu’il pouvait sauver l’âme…

Au milieu du XIe siècle, l’abbé Théoderic dirigeait la communauté monastique de Saint-Evroult-d’Ouche, située non loin de la ville de Sées. Il était d’une grande piété et gouvernait son abbaye avec sagesse et douceur. Il n’hésitait cependant pas à faire preuve d’une certaine fermeté lorsque la situation l’exigeait. Afin de maintenir la discipline parmi les plus jeunes frères, il aimait leur raconter une étrange légende venue du fond des âges.

Dans un certain monastère, il y avait bien longtemps, vivait un moine particulièrement rétif au respect des règles énoncées par saint Benoît. Il ne manquait jamais une occasion de contredire ses supérieurs ou de contester les décisions du père abbé. Il se livrait volontiers à toutes sortes de péchés, pillant les vivres du cellier pour se goinfrer en cachette, dormant pendant les offices, infligeant à ses frères de nombreux tours pendables… Il effectuait de fréquents passages dans la salle du chapitre afin d’y recevoir de justes réprimandes ou punitions publiques. Son dos portait les stigmates des centaines de coups de verge qu’il avait reçus. Pour les repas, il était toujours exclu de la table commune et mangeait seul. Personne n’avait droit de lui adresser la parole. Il enfilait les pénitences comme les prières d’un chapelet.
Mais ce frère se métamorphosait dès qu’il franchissait la porte du scriptorium. Il pouvait demeurer des heures calmement assis devant son pupitre, à copier de longues pages de textes sacrés. Chacun louait la qualité exceptionnelle de son travail et le regardait avec admiration exercer son art.
Lorsque ce frère mourut, il fut aussitôt emporté pour comparaître devant le tribunal de Dieu. Les démons se réjouissaient déjà à la perspective d’accueillir une âme de plus dans la géhenne et ils déclamèrent l’interminable litanie des fautes commises. Mais les anges présentèrent pour sa défense son plus beau manuscrit. Il s’agissait d’un ouvrage remarquable, contenant l’un des livres de la Loi. Les anges comptèrent une lettre pour compenser chaque écart de conduite énoncé. Lorsque les démons eurent fini de déclamer leur liste, il restait encore une lettre à la dernière page. Les diables recherchèrent alors désespérément un péché supplémentaire, mais rien n’y fit. Le cœur navré, ils se résolurent à perdre le bénéfice de cette âme et virent le butin promis leur échapper.

 

Théoderic tirait de cette histoire une morale d’une rigueur toute monastique : « Pensez fréquemment à cet événement, mes très chers frères, et purgez vos cœurs de tous les désirs frivoles et nuisibles ; sacrifiez continuellement au Seigneur votre Dieu les ouvrages de vos mains, évitez de tous vos efforts l’oisiveté comme un poison mortel, parce que, comme le dit notre saint père Benoît, l’oisiveté est l’ennemie de l’âme. »

© 2012 – Stéphane William Gondoin – www.normannia.fr